Bertrand Vergely : Philosophe et enseignant
Trois choses incitent à dire que la notion de Dieu est loin d'être une illusion.
D'abord, l'athéisme lui-même. Qui pense que la vie est absurde ? À part quelques
provocateurs et certains grands dépressifs au bord du suicide, personne. Qui osera dire à
quelqu'un : « Tu ne viens de rien, tu n'es rien et tu vas vers rien ». À part les héros du
marquis de Sade, afin de justifier le crime, personne là encore. La vie a du sens. C'est un
mystère. Aucun de nos grands athées contemporains, Ferry, Comte-Sponville et Onfray
ne se disent nihilistes. Ce qui est un signe.
Quand on ne pense pas qu'il n'y a rien, on pense que la nature et l'homme sont
tout. Ce qui laisse perplexe. L'homme n'a pas inventé sa propre existence. Celle-ci lui
vient d'ailleurs, en particulier de la fantastique évolution qui l'a précédé et , derrière elle,
du mystère même de la vie. La nature également. Celle-ci peut tout expliquer sauf elle-
même et notamment le fait inouï qu'elle existe. Un fait lisible dans l'inexplicable beauté
du monde. Comment se fait-il qu'un univers apparemment sans âme puisse en donner
autant à l'homme, quand il prend la peine de s'arrêter et d'ouvrir les yeux ?
Par-delà les raisons extérieures de penser que Dieu a une réalité, il y a aussi les
raisons intérieures. Il y a des pensées qui font vivre et de la vie qui fait penser. C'est ce
que veut dire Descartes, quand il parle de l'idée de Dieu, qu'il assimile à celle d'un être
infini et parfait. L'infini et la perfection étant inimaginables, il est absurde de dire que
l'homme a pu les inventer. L'inimaginable ne s'imagine pas. D'autant que cette idée nous
invente plus que nous ne l'inventons. Qu'est-ce qui libère l'homme, sinon le fait de
méditer sur l'infini ainsi que sur la perfection ? Cela ouvre sa soit de plénitude, qui
délivre l'existence.
Il y a enfin une raison extraordinaire de penser Dieu. Bien des gens déclarent
donner du sens à la vie, à la beauté et à l'infini. Mais pourquoi l'appeler Dieu,
interrogent-ils ? Ce n'est pas rien d'avoir un nom. C'est ce qui donne une existence à un homme.
C'est ce qui lui permet d'avoir un visage. Il est beau de dire que la vie a un nom, un
visage. Cela revient à dire qu'elle existe vraiment. On blesse la vie comme tout être
humain en les privant de visage et de nom. On en fait des choses, des ombres, des
zombies sans origine, nés de père inconnu, que l'on classe sous X. On touche là à la dure
loi de l'athéisme. Un désert glacial.
Le mystère de la vie s'appelle Dieu parce qu'il n'y a pas plus libérateur. Cessons
de le nommer ainsi, on n'est plus dans le mystère mais dans l'énigme, l'occulte et
l'obscur. Il est ineffable, non pas de ne pas avoir de nom, mais d'en avoir un ; ne pas en
avoir revenant à s'appeler « innommable », ce qui est le propre du monstrueux. On
comprend que la tradition ait donc appelé Dieu Dieu en se fondant sur le mot latin Dies
qui signifie Jour. Le fond de la vie est lumière et non obscurité.
Il convient, en ce sens, d'être vigilant : le refus de Dieu peut conduire à
l'obscurantisme. Contrairement à bien des préjugés en vigueur, la religion n'est pas de
l'idolâtrie. En étant le fait de vivre religieusement les choses, elle est l'attention même.
C'est l'orgueil intellectuel, la dérision et le culte du néant qui sont des idolâtries.
On présente souvent Dieu comme le sommet d'une pyramide ramenant tout à lui.
Comme Sartre, on repousse ce Dieu étouffant et on a raison de le faire. On oublie
cependant qu'il existe un Dieu de liberté. Chaque homme entend un jour dans les
profondeurs de lui-même une voix qui lui dit : « lève toi ». Quand il se met debout, il
délivre le monde autour de lui. Le monde se met alors à montrer un lumière et une vie.
On tue la liberté, quand on tue Dieu. C'est ce qu'à voulu dire Dostoïevki, quand il
s'est écrié : « Si Dieu n'existe pas, tout est permis ». Quand le Dieu des Inquisiteurs
étouffe le Dieu de liberté, les hommes désespérés deviennent nihilistes.
Ce n'est pas l'athéisme qui est une réponse au Dieu des Inquisiteurs et des
fanatiques, mais le Dieu de liberté. Un tel Dieu est celui qui dit à l'homme non pas
« Dépends de moi », mais « Avance. Ne te limite pas. Va vers toi et délivre le vivant qui
sommeille en toi et autour de toi ».
Ce texte vient de La Libre du mardi 27 Novembre 2007 p.30, sous
l'intitulé Débats, Face à face-spiritualités, L'un croit en Dieu,
l'autre pas. Ce sont les propos de Bertrand Bergely, l'autre
intervenant étant André Comte-Sponville.